Répétition d’Hamlet de Shakespeare au TAP, le jeudi 11 décembre 2008, par Claude Bonneval
La salle de répétition est immense, et pourtant presque insuffisante pour contenir à la fois les dix-sept comédiens lancés dans la création d’Hamlet, la régie, le piano, et surtout la vaste structure scénographique (une haute passerelle en arc de cercle à laquelle on accède par un plan incliné et par deux escaliers en vis-à-vis). On devine que cette belle ordonnance représente un palais où l’altitude cherche à dissimuler toutes les bassesses, et où la symétrie tente de faire obstacle au désordre.
Aujourd’hui Claire Lasne-Darcueil répète la première partie de l’acte III, ce qu’on appelle les scènes des comédiens. Rappelons la situation : Hamlet, inconsolable depuis la mort de son père le roi, a appris, de la bouche même du spectre de son père, qu’il s’agissait d’un assassinat, pour lequel le spectre réclame vengeance. Le suspect numéro 1 est l’oncle d’Hamlet, qui s’est empressé d’épouser la veuve pour monter à son tour sur le trône. Hamlet va tendre un piège aux coupables, en faisant jouer par une troupe de comédiens, devant la cour, le meurtre de son père. Il compte sur son ami Horatio pour observer les réactions du roi et de la reine, en espérant qu’ils se démasquent.
Ces scènes de théâtre dans le théâtre sont pour Shakespeare l’occasion d’énoncer sa façon de concevoir le jeu des comédiens, Hamlet leur demandant de jouer simplement, sans en rajouter, et pour nous spectateurs, c’est merveille de voir que les conseils que Claire Lasne-Darcueil prodigue aux comédiens du Centre Dramatique font profondément écho à Shakespeare. Le jeu de Patrick Catalifo est très sobre, profondément humain, à l’opposé de l’exaltation emphatique que l’on trouve chez des comédiens même excellents quand ils se sentent écrasés par le rôle et se laissent entraîner dans la spirale de la « folie » d’Hamlet. Le comédien, extraordinaire, semble retenir en lui tous les tourments d’Hamlet dans un jeu léger et souriant et s’excuserait presque de tout le poids dont on a chargé, depuis quatre cents ans, le fameux « to be or not to be ». Claire Lasne-Darcueil met tous ses comédiens à l’unisson, leur recommandant sans cesse de faire les choses « vraiment », d’être dans l’essentiel. Ici on ne triche pas, on fait confiance à la force des mots et des situations. Du coup les effets comiques sont très forts, parce que même les personnages de bouffons restent humains, grands enfants attardés ou marionnettes qui se laissent manipuler stupidement, comme les inénarrables Rosencrantz et Guildenstern.
Il vaut mieux, pour laisser au spectateur le plaisir de la surprise, ne pas dévoiler la façon dont a été conçue la pantomime. Nous dirons simplement que c’est un délice de poésie et de drôlerie.
Terminons sur un autre grand plaisir, celui de voir sur la scène une telle foule d’hommes et presque aucune femme, d’autant plus que ce jour-là l’actrice qui joue Ophélie était absente et que la metteuse en scène Claire Lasne-Darcueil se faisait remplacer dans le rôle de la reine. C’est un homme qui s’est chargé de jouer la reine, de même que c’est le comédien Richard Sammut qui interprète Baptista, encore une référence à l’époque de Shakespeare où tous les rôles étaient tenus par des hommes. Le travestissement n’est pas source de rire, mais de poésie, de délicatesse, nous sommes entrés dans un monde sans frontières et sans a priori, un monde où se mêlent mort et vie, violence et douceur et, mensonge et vérité, folie et raison.
Claude Bonneval