Filage du 6 janvier, par Eveline Flavigny
Ce soir, filage d’Hamlet.
Nous entrons dans ce sanctuaire du théâtre poitevin et j’ai la sensation de rentrer dans une église pour assister à une cérémonie mal connue. Je suis émue, excitée, consciente de mon privilège et prête à assister à un miracle.
Les comédiens entrent les uns après les autres, costumés, maquillés, beaux, propres comme une page blanche. Ils ne semblent pas réaliser ce qui va se passer. Quelqu’un les a-t-il prévenu que nous allions les regarder se mettre à nu, les écouter respirer, haleter, éructer des vers mythiques, comme un vieux rituel ancestral destiné à faire tourner le monde dans le bon sens ?
Je m’enfonce dans mon silence et guette les battements de cœur qui vont trahir l’humanité. De quoi sont-ils faits tous ces comédiens dont la vie est une suite de courses de fond, d’apnées et de sauts dans le vide ? Mon père disait « la vie ne se mesure pas au nombre de respirations prises mais au nombre d’instants qui vous ont coupé le souffle »… quel bel exemple que celui du théâtre !
Des répliques résonnent…
-« Des mots, des mots, des mots ! »
-« Comme ces répliques sont parfois grosses de sens !
-« les comédiens sont les abrégés des brèves chroniques de notre temps… »
Des miroirs encadrent le fond de la scène. Sont-ils autant de cachettes, de doubles-fonds, ou bien de fenêtres sur le passé ? Est-ce l’envers du décor ? Sa transparence ? Un empilement de poupées gigognes qui ne cessent de révéler notre finitude en même temps que notre épaisseur ? Chaque relecture d’une œuvre n’est-elle pas comme une feuille de verre de plus posée sur ces textes, qui en grossit les signes et en étouffe le bruit à la fois ?
Le filage est terminé. Pas une des scènes déjà vues en répétition n’est restée la même. Tout a été revu, corrigé, retracé. Ils ont fini, s’assoient en silence. Et le silence est bien la seule parole possible après un tel miracle. Oui, ils l’ont fait.
Nous nous levons, quittons la salle, des mots infirmes fusent timidement en guise de merci. Ce temps-là leur appartient, secret, fragile, recueilli. Nous partons sur la pointe des pieds, sûrs qu’ils soigneront entre eux tous les bleus de ces coups de théâtre pris pendant 4 heures… pour nous. Merci. Le match était splendide !
Eveline Flavigny