Texte d'Eveline Flavigny sur la répétition du 11/12/08
Se poster et regarder. Dans un entre-deux. Ni du théâtre, ni dans le théâtre, nous sommes sur le côté, presque pas invités. A une demi-longueur de regard. Comme si de n’être pas dedans nous permettait de voir autre chose. En saisir la chance pour combler le manque.
Un drap noir nous sépare de l’acte 3. Des comédiens arrivent ou sont déjà là. L’un d’eux dort à même le sol.
- « On le réveille au dernier moment… »
Petits échanges complices, ou de remise en jeu, ou d’amitié peut-être. Rires. Tendres embrassades.
Puis réveil très doux, baiser, paroles, café. Surtout ne rien brusquer.
Claire dit son projet pour l’après-midi. Tout parait simple. D’accord. Personne ne semble mesurer l’importance du moment, anticiper l’énormité de la tâche, nous entrons directement dans l’épaisseur de la pièce mythique sans que personne n’ait changé de matière. Je n’en reviens pas.
Quelques minutes plus tard je suis déjà bouleversée par le jeu d’Hamlet. Quelque chose qui se promène entre le grave et l’aigu, entre le doux et le terrifiant, entre la norme et la folie, qui ignore totalement où en sont les frontières. Qui est-il ? Je me demande qui est Hamlet, est-ce que sa personne apparaît dans son jeu, est-ce que ceux qui le connaissent dans la vie « de tous les jours » le reconnaissent ici, a-t-il trouvé cette texture d’homme « aux limites de quelque chose » dans les mots de Shakespeare ou est-il naturellement empreint de cette poésie que chaque son de sa voix émet ? Est-ce que son regard jamais complètement posé sur quelque chose, toujours un peu à côté, est le sien ou celui d’Hamlet ?
Il est entièrement au service, il obéit, s’exécute et dépasse pourtant totalement ce qu’on lui demande de donner.
Claire est au-dessus de sa pièce, lampe allumée, elle sait. Elle sait ce qu’elle cherche. Elle attrape la moindre mimique, le moindre coup d’œil, pour ajuster son sens, pour mesurer la juste quantité. Le rire sert le grave, le grave va faire rire, la musique porte, sert, ouvre des voies, la lumière fait dire autre chose aux visages.
Elle caresse le visage d’un comédien avec beaucoup de tendresse. Pour se redire peut-être que ce miracle-là ne peut avoir lieu qu’avec l’amour.
Silence. Très long. Claire fume, son esprit fume, sa pensée se frotte encore et encore au texte pour obtenir l’étincelle qui va faire toute la lumière. Tout le monde est suspendu, elle sait.
Ombres d’acteurs soudain projetées sur le plafond ondulé. Mythe de la caverne. Déformation. Image. Le jeu théâtral est une façon d’approcher l’au-delà, à travers les mots, et de remonter jusqu’à l’essence de l’homme. Jouer, c’est déjouer les contingences du réel, c’est annuler le temps, c’est enfoncer son poing dans le ventre de l’humanité pour en extraire la moelle et entendre ses pleurs.
Un comédien s’endort pendant que se tisse le jeu. Il ne joue pas.
A quoi pensent-ils tous quand ils ne jouent pas ? Jouent-ils encore ? Hamlet parle, les autres écoutent, regardent. Se mêle-t-il à cela des émotions humaines, des frustrations, des jalousies, où parviennent-ils à déjouer ces sentiments-là ?
Claire cherche, réfléchit, se met en silence. Hamlet ose proposer.
C : « Non. »
H : « Regarde… »
C : « Non, je dis non. »
Même quand elle ne sait pas, elle sait qu’elle va savoir. Ne pas brouiller ses pistes. Mais pendant tout ce temps elle reste petite, petite et aimante.
Et puis elle rit ou sourit.
Trou de mémoire. Enfin. L’accroc qui ramène l’idée du danger. Elle répare.
Puis elle contient, elle tient entre ses mains, elle va faire parler Shakespeare, de son au-delà, outre-mots, à travers ses propres images, elle va faire la « mise en scène », c’est-à-dire nous faire entendre ce qu’elle a lu dans les entrailles d’un homme auteur d’un récit. Chaque geste, chaque regard, chaque déplacement, le réveillera un peu plus et son fantôme de nouveau parlera à d’autres hommes.
Eveline Flavigny