Répétion d'Hamlet le 30 décembre 2008, par Eveline Flavigny
Un acteur entre dans le théâtre en parlant…
Claire : « Chut ! On fait une italienne ! »
Hamlet et Ophélie assis dans les sièges du premier rang font défiler leur texte à toute vitesse, vidé de son jeu, comme un robinet d’eau courante, le texte s’emballe, quelque chose de simple en émerge, de nu, mais qui produit quand même du sens. Un autre sens. Celui des mots mis à nu.
Claire et Patrick (Hamlet) discutent de ce sens, celui que chacun d’eux met sous ces quelques mots-là, deux ou trois phrases. Deux ou trois phrases que vous n’entendrez peut-être pas, elles seront peut-être dites quand vous penserez à votre enfant malade laissé en garde à une inconnue, ou quand votre voisin toussera, ou bien que votre esprit fatigué s’accordera une petite échappée… Ils ont discuté un petit moment et puis Claire a dit à Hamlet :
« Je sais, tu me dis ça depuis le début, mais moi je ne l’entends pas, il faut que ta pensée soit très claire pour qu’on l’entende… »
Et nous, l’entendrons-nous ? Entendrons-nous ce sens unique et fin comme de la soie que l’acteur va mettre sous chaque phrase ? Qu’il a travaillé et retravaillé pour en extraire son sens.
Il a fallu un an à cet acteur pour assimiler le texte d’Hamlet, est-ce aussi à cause de ça que leur metteuse en scène les prend dans ses bras, les caresse, les tient par la main, pour ça, pour ce travail extraordinaire et si délicat qu’ils nous préparent et que nous n’entendrons peut-être pas.
Pour ça et pour qu’ils n’aient d’autre insécurité que celle du risque qu’ils prendront à dire chaque mot, à se mettre à nu, à marcher comme des équilibristes sur ces lignes tendues au dessus du vide des siècles, à risquer un sens, leur sens.
Et ça, ça mérite beaucoup d’amour.
Eveline Flavigny